On s’y attendait depuis longtemps, la Nasa annonce officiellement plusieurs reports dans son programme lunaire. Nombreux sont les défis techniques qui retardent le retour de l’astronaute sur la Lune. Le premier vol habité est désormais prévu pour 2026. Peut-on toujours espérer le premier posé avant 2030 ?
Les conclusions de l’analyses des données de vol d’Artemis I étaient plutôt confiantes : peu doutaient d’un report d’Artemis II. Pourtant, un problème au niveau du bouclier thermique a été découvert, ainsi que quelques soucis du côté des communications entre SLS et le sol. Un rapport complet listera au printemps les améliorations à apporter. Les futures recommandations plus ou moins lourdes forcent la Nasa à décaler Artemis II d’un an. Rendez-vous fin 2025 pour le premier vol habité du programme.
« Better safe than sorry » : un principe remis en cause ?
Le fantôme du drame humain plane sur la Nasa tandis que les Etats-Unis se risquent à nouveau dans des missions plus complexes que des opérations dans l’ISS. Toute une génération d’ingénieurs américains a été marquée par les catastrophes des navettes spatiales Challenger (1986) et Columbia (2003). 14 astronautes perdus, notamment à cause d’une politique de sécurité trop souple. Cet intolérable bilan humain continue de hanter les esprits à la Nasa face à la montée de l’incitation à la rupture technologique venant de toute part. La Nasa a d’ailleurs cédé en confiant à l’industrie la maîtrise d’œuvre de l’atterrisseur lunaire – HLS. Elle a encore craqué en sélectionnant le délirant Starship comme HLS pour Artemis III.

Clairement, la politique de sécurité de SpaceX n’a pas toujours été une priorité chez l’entreprise à 150 milliards d’Elon Musk. Restons toutefois confiants. Les vols Dragon à destination de l’ISS se déroulent sans accroc et la Nasa se rassure aussi de voir ses anciens directeurs du vol habité Bill Gerstenmaier et Kathy Lueders intégrer des postes hautement stratégiques chez SpaceX (respectivement vice-président Sécurité et Directrice générale de Starbase), et y servir de garde-fous contre les impatiences de Musk. Ce sont également des anciens astronautes qui pilotent actuellement la Nasa (Bill Nelson comme directeur général et Pam Melroy comme directrice adjointe). Tous étaient au plus près du drame de Columbia en 2003. Ils garantissent un fort niveau de sécurité aujourd’hui. Mais certains ne resteront pas si Trump est réélu.
Les prochaines élections sont une tempête à laquelle doit résister le programme Artemis. Certes, c’est Donald Trump qui a relancé les missions lunaires, mais sous forme de conquête face aux appétits chinois. C’est donc le temps qui est le plus important pour lui, logique qui a conduit les astronautes d’Apollo à prendre mille risques de mourir pour planter un drapeau en premier, logique que Gerstenmaier avait refusé de suivre au lancement d’Artemis. Résultat, il s’est retrouvé « au placard », avant de quitter la Nasa et rejoindre SpaceX. Nelson et Melroy risquent le même sort si Trump revient au pouvoir. Alors la sécurité des astronautes d’Artemis pourrait bien être remise en question.
Réapprendre la Lune
Revenir sur la Lune est ambitieux. Encore faut-il que ce soit réussi. Les dernières tentatives se sont montrées difficiles (Peregrine, SLIM, Luna 25, Hakuto-R). Pour faire revenir le savoir-faire du posé lunaire, perdu avec 50 ans d’interruption depuis Apollo 17, la Nasa a fait le choix astucieux mais forcé de remplacer ses anciens ingénieurs du Lunar Module d’Apollo (aujourd’hui décédés ou à la retraite) par une multitude d’entreprises privées. La Nasa délègue tout : missions robotiques via le programme CLPS, HLS, rovers pour astronautes, etc. Le savoir-faire revient donc à Astrobotic, Intuitive machines, Draper, ispace, Blue Origin, bien d’autres et bien entendu SpaceX et son Starship.
Retenue comme la solution la moins chère, l’ambitieux Starship finira par égaler la navette spatiale en complexité. Comme d’habitude, le calendrier muskien finit complètement renversé par la réalité technique : il faudra 10 manœuvres de « refueling » – ravitaillement en carburant – en orbite avant que le Starship pose les astronautes d’Artemis III sur la Lune. C’est pourtant un domaine où on est en pleine découverte. Si le Starship apprend aujourd’hui à voler, il faudra du temps pour qu’il réponde à son cahier des charges tout en garantissant la sécurité de l’équipage. Beaucoup de temps.
Artemis III se heurte à une autre réalité technique : les scaphandres dédiés à la marche lunaire. La Nasa en a confié la maîtrise d’œuvre à Axiom Space, qui n’est pourtant pas du tout expérimentée pour ça en comparaison de son concurrent Collins Aerospace (fournisseur des scaphandres pour les sorties extravéhiculaires).
L’équilibre entre la Lune et Mars
L’ultime but du programme Artemis est toujours de préparer une mission habitée sur Mars. Pour cela, le programme martien de la Nasa ne doit pas s’arrêter. Une nouvelle réalité s’impose à la Nasa et à la maison blanche : le budget. Pour faire marcher 12 astronautes sur la Lune, les Etats-Unis ont dépensé près de 300 milliards de dollars (au cours actuel). A contrario d’Apollo, le programme Artemis comporte des missions habitées à longue durée, une station spatiale (Gateway), et une base lunaire. Le budget actuel (estimé à quelques dizaines de milliards de dollars) est dérisoire au vu des ambitions, et le Congrès américain, ne semble pas du tout prêt à dépenser sans compter.
La Nasa doit donc gérer le budget insuffisant d’Artemis, couplé aux excédents du budget de Mars Sample Return. Cette mission multiple est pourtant essentielle car elle permettra à la Nasa à décoller de Mars, savoir-faire indispensable pour les missions habitées. La Maison Blanche joue donc sur la superposition des ambitions, avec les rêves des milliardaires Musk et Bezos d’une part, et d’autre part la volonté de nouvelles puissances d’être de la partie (Accords Artemis, remplacement de la Russie par les Emirats dans le projet Gateway). Mais tout le monde se heurte à la réalité technique de ce programme fantastique. Il ne faut pas sous-estimer la Lune.
Une alternative à Artemis ? Michael Griffin, directeur de la Nasa de 2005 à 2009 a proposé au Congrès une architecture alternative, se passant du Starship. Elle n’a pas été retenue.
| Mission | Date | Objet | Remarques |
| Artemis I | Novembre 2022 | Test Orion et SLS | Inhabité Succès |
| Artemis II | Septembre 2025 | Test Orion | 1er vol habité |
| Artemis III | Septembre 2026 | Posé lunaire | 1er posé lunaire |
| Artemis IV | Septembre 2028 | Gateway | Jonction modules PPE-HALO et I-Hab. 1 astronaute européen dans l’équipage |
| Artemis V | Septembre 2029 | Gateway | Jonction module ESPRIT. 1 astronaute européen dans l’équipage |
| Artemis VI | 2030 | Gateway | Jonction module Crew ans Science Airlock. 1 astronaute émirati dans l’équipage ? |
| Artemis VII | 2031 | Lune via Gateway | |
| Artemis VIII | 2032 ? | Lune via Gateway |
Calendrier actuel des missions Artemis. Les dates d’Artemis IV et V n’ont pas été décalée pour le moment.
